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À Limoges, au cœur du procès de saboteurs d’extrême gauche qui devraient échapper à la prison

31/3/2026

Les 19 et 20 mars, à Limoges, deux militants d’extrême gauche étaient jugés pour plusieurs actes de sabotage. Alors que les médias nationaux n’ont pas jugé pertinent de couvrir l’affaire, L’Observatoire s’est rendu dans la salle d’audience. Entre justification de la violence, solidarité militante et clémence globale, ce procès livre de précieux enseignements.

 

LES FAITS

 

En février 2020, à Limoges, huit véhicules appartenant à Enedis sont incendiés sur le site du gestionnaire du réseau de distribution d'électricité situé avenue de la Révolution. Le sabotage est revendiqué par des inscriptions sur des murs situés à proximité des biens ciblés. Celles-ci expriment une opposition au nucléaire et aux compteurs Linky, tout en révélant l’idéologie anarchiste des auteurs. Le préjudice est estimé à plus de 400 000 euros, tandis qu’un agent présent sur place le soir des faits a été traumatisé par l’attaque. Par ailleurs, en 2017, vingt et un véhicules avaient déjà été incendiés sur le même site, avec les mêmes revendications.

 

Les véhicules d'Enedis incendiés en février 2020.

 

Le 11 janvier 2021, dans la petite commune des Cars, en Haute-Vienne, deux antennes relais sont incendiées, de même qu’un pylône émetteur TDF. Ce dernier vise à diffuser des signaux audiovisuels et de radiocommunication sur de vastes zones et la structure atteint 230 mètres. Plus d’1,5 million de Français sont ainsi privés de TNT et de radio FM durant plusieurs jours, tandis que les pompiers ont dû lutter durant plus de deux heures afin de maîtriser l’incendie. En parallèle, le sabotage est revendiqué par le « Comité pour l'abolition de la 5G et de son monde », qui transmet un communiqué au Populaire du Centre dans lequel il affirme que « le danger est à notre porte malgré notre grand âge et notre connaissance de certains secrets, nous ne sommes pas puissantes, nous ne sommes qu’une poignée, pourchassées, terrifiées, mais nous vaincrons malgré notre faiblesse. »

Le pylône émetteur TDF incendié par l'extrême gauche en janvier 2021.

 

Pour les saboteurs, l’aventure s’arrête six mois plus tard lorsque six individus sont interpellés. À l’époque, les personnes inculpées ont déjà pu compter sur la solidarité de la mouvance d’extrême gauche, qui a organisé plusieurs rassemblements en leur soutien. C’est ainsi qu’est né le Comité du 15 juin, un collectif dédié à la défense des mis en cause et présent au tribunal lors du procès.

À l’issue des gardes à vue, seules trois personnes sont finalement mises en examen et placées sous contrôle judiciaire. Lors du procès de mars 2026, seuls deux prévenus ont comparu : la troisième personne, Marie-Claire, directrice d’école en Creuse et compagne d’Anne Voyat, a bénéficié d’un non-lieu en mai 2025.

Mobilistion du Comité du 15 juin en soutien à Marie-Claire, la compagne d’Anne Voyat, dont les poursuites à son encontre ont été abandonnées en mai 2025.

Grâce à une organisation clandestine sérieuse et rigoureuse et à une formation juridique minutieuse, la plupart des saboteurs ont échappé à la justice. Anne Voyat, menuisière de 55 ans, a cependant reconnu les faits lors de sa garde à vue.

En juin 2022, les deux femmes avaient bénéficié de la couverture de France 3 pour dénoncer leur contrôle judiciaire, jugé trop liberticide :

 

Après cinq ans d’instruction, Anne Voyat a donc été jugée pour destruction et dégradation de biens publics par moyens dangereux et association de malfaiteurs, tout comme le second prévenu, Fernando Cierra Ramirez [l’orthographe du nom reste à confirmer], un ancien plombier de 70 ans. Ce dernier a toujours nié les faits, malgré la découverte de son ADN sur les deux sites incendiés.

 

UNE DÉFENSE LABORIEUSE

 

Les deux militants d’extrême gauche convoqués devant la justice pouvaient difficilement nier leur implication dans les sabotages et il leur était donc impossible de jouer la carte de la négation intégrale. C’est toutefois ce qu’a décidé de faire Fernando Cierra Ramirez, comme depuis le début de l’instruction. Il a en effet continué de nier les faits tout en affirmant son soutien et sa solidarité aux prétendus réels auteurs des sabotages. Si son ADN a été retrouvé sur les lieux, il explique que cela est sûrement le fait d’une contamination, d’un malentendu ou d’une erreur. Son avocat confirme que si son ADN a été retrouvé sur les engins explosifs et les adhésifs qui les recouvre ou encore sur le grillage qui a été découpé pour permettre aux saboteurs de pénétrer sur le site par effraction, cela ne constitue pas une preuve irréfutable pour autant.

Un autre fait marquant remet en cause l’innocence de Fernando Cierra Ramirez : l’incendie de son véhicule après un acte de sabotage, comme s’il s’agissait de se débarrasser d’un outil qui a servi pour le sabotage. Cet anarchiste, qui est également indépendantiste basque, a été compromis par Anne Voyat, qui durant sa garde à vue a décrit comment il avait pris part à la préparation des engins incendiaires contre les véhicules d’Enedis, notamment en faisant des courses à Leclerc. 

Anne Voyat, pour sa part, a été mise à plusieurs reprises en difficulté par les juges. En effet, l’engin confectionné pour un des incendies a été fait en partie avec de l’emballage de lait bio, le même qui a été retrouvé à son domicile ; des allume-feu à barbecue ont été retrouvés chez Anne Voyat alors qu’elle n’a pas de barbecue (elle a expliqué en faire « à même le sol ») ; les photographies publiées sur le site d’extrême gauche local La Bogue ont été retrouvées dans son téléphone.

Elle est même mise en cause dans une affaire qui n’est pas jugée : des échanges ont révélé qu’elle a effectué du repérage aux abords de la scierie de Moissannes (ou scierie du Centre), prise pour cible par l’extrême gauche car elle serait responsable de la déforestation (la scierie a d’ailleurs subi un incendie en septembre 2025).

Enfin, son ADN est également à une ancienne affaire de sabotage datant de 2015 et n’avait jamais été élucidée. Cette dame, décrite comme très militante par ses voisins, n’en était donc pas à son coup d’essai. 

Ainsi, avec l’aide de leurs camarades du Comité du 15 juin et de leurs avocats Me Chloé Chalot et Me Henri Braun, ils ont tenté de faire le procès de la technologie, de la même façon que les militants d’extrême gauche qui ont saboté et détruit une centaine de tonnes de blé en 2022 en Bretagne avaient fait le procès de l’industrie agroalimentaire.

 

L’EXTRÊME GAUCHE À LA RESCOUSSE

 

Lors du procès, plusieurs témoins sont intervenus en faveur des accusés. Parmi eux, Célia Izoard, une journaliste qui écrit pour Mediapart ou encore Reporterre. Elle a publié l’ouvrage La machine est ton seigneur et ton maître en 2015 et a globalement beaucoup traité les questions d’écologie et de technologie. Devant les juges, elle a tenté de justifier les sabotages, en expliquant que la 5G augmente le taux de CO2, que « l’heure est grave » au vu de l’ « écocide » qui se déroule sous nos yeux. En remettant les sabotages dans leur contexte, c’est-à-dire celui d’une terre qui est en train d’être détruite par l’action des hommes, la journaliste estime qu’il est donc possible, a minima, de « comprendre » les accusés, leurs inquiétudes et leurs motivations. Plus spécifiquement, Célia Izoard s’est adonnée à une longue tirade contre les nouvelles technologies, globalement pour exprimer le fait qu’elles nécessitent des matières premières qui ne sont pas infinies et qui selon elle sont la source de conflits dévastateurs, comme en Birmanie ou en RDC. Il est toutefois difficile d’entrevoir en quoi le sabotage de véhicules d’Enedis et d’un pylône TDF dans la région de Limoges pouvaient changer le destin structurel de la planète. Le juge a justement demandé à Célia Izoard en quoi tout cela se rapprochait de l’affaire, ce à quoi elle a répondu qu’elle « imaginait » que les sabotages s’inscrivaient dans une lutte généralisée contre les compteurs Linky. L’avocat d’Enedis, en guise de défense, a rappelé à la journaliste d’extrême gauche que le Code de l’énergie oblige Enedis à déployer ce compteur et que c’est donc l’État qui contraint Enedis. Après avoir essuyé une remarque sur l’effet dévastateur des voitures électriques, Célia Izoard a terminé son intervention en justifiant les sabotages, affirmant qu’il ne s’agit que de « biens matériels » et que les « pays développés subissent un déferlement technologique permanent, qui pousse à surconsommer et qui contamine les institutions et la presse ». Finalement, il s’avère que l’extrême gauche, loin de croire en sa capacité de prendre le pouvoir et d’agir sur tout le pays, se résigne à quelques actions de désespoir qui font office de timide baroud d’honneur. Après avoir témoigné, Mme Izoard, tout naturellement, s’est réinstallée là où elle était installée dans la salle d’audience, c’est-à-dire dans l’espace réservé aux journalistes !

Jean-Michel Hupé, chercheur au CNRS en « écologie politique », a également témoigné en faveur des accusés. Celui qui a contribué à la rédaction de l’ouvrage Débrancher la 5G ? a globalement repris les mêmes arguments que Célia Izoard et fait les mêmes remarques générales sur un système qui impose la technologie à tous et à n’importe quel prix. Plus encore, il a invoqué le « consensus scientifique » à propos du syndrome de l’hyper-photosensibilité, il a instrumentalisé le rapport du GIEC pour souligner la nécessité de « changements rapides et radicaux », arguments rapidement balayés par les avocats des parties civiles. Lorsque le juge, pour conclure, lui a demandé si « la désobéissance civile veut-elle dire usage de la violence ? », Jean-Michel Hupé a répondu qu’il n’a pas « les compétences pour définir la violence », car « il y a différents types de violences, sa définition ne fait pas consensus ». Celui qui invoquait la légitime défense n’a également pas été capable de déterminer si l’usage d’un engin incendiaire pour détruire une cible constitue une violence ou non. Enfin, au soir de la première journée du procès, le chercheur du CNRS a donné une conférence pour le Cercle Gramsci (une association d’extrême gauche locale) dans la salle Marcel Proust à Beaubreuil. Celui-ci, comme tous les autres témoins, est donc fortement lié aux accusés et au Comité du 15 juin.

 

Jean-Michel Hupé : chercheur au CRNS et grand soutien des accusés.

 

Le Comité du 15 juin était présent dès 8h du matin devant le tribunal. Créé par l’extrême gauche locale dans la foulée des arrestations de juin 2021, ce collectif a multiplié les actions de soutien aux saboteurs : rassemblements devant commissariats et tribunaux, manifestations, conférences, soirées (dont certaines étaient relayées par... Reporterre !) et même des concerts. Au-delà du soutien financier et moral apporté aux prévenus, le Comité a beaucoup a largement contribué à diffuser la critique du « règne de la technologie », que les incendies visaient prétendument à dénoncer.

Ces soutiens, tous blancs, souvent retraités ou très jeunes, au profil parfois « bobo » ou « zadiste » amateurs de rave party, étaient présents en nombre au procès. Un peu trop même, au point où le journaliste de L’Observatoire présent pour couvrir le procès n’a pas toujours pu accéder à la salle d’audience.

Forte présence du Comité du 15 juin lors des deux jours de procès.

Trois autres témoins ont également tenté de disculper les accusés, dont un journaliste aux accents complotistes qui n’a pas hésité à affirmer que « les nouvelles technologies volent le sommeil », que « nous sommes tous électrosensibles » et que « nous pouvons tous devenir hyper-électrosensibles ». Enfin, Victor Cachard, spécialiste du sabotage et gérant d’une librairie d’extrême gauche au Chambon-sur-Lignon, a déclaré solennellement que dans le cas présent, la notion de sabotage était trop « floue » pour être appliquée et qu’un engin incendiaire, lorsqu’il s’agit d’une atteinte matérielle, ne constitue pas une forme de violence.

 

LES APPRENTIS TERRORISTES N’IRONT PROBABLEMENT PAS EN PRISON

 

L’instruction de l’affaire portait sur des faits criminels, les accusés étant initialement poursuivis pour « destruction de biens de nature à porter atteinte aux intérêts de la nation », mais ce chef d’accusation n’a finalement pas été retenu et ils ont été jugés par le tribunal correctionnel. Grâce à cela, ils encouraient au maximum dix ans de prison.

Dans sa plaidoirie, l’avocat d’Enedis a recentré l’affaire sur ses réalités, en dénonçant la stratégie des prévenus qui cherchaient à retourner leur procès pour faire celui nouvelles technologies pour mieux se soustraire à leur sort. L’avocat a parfaitement souligné que ce dossier est très simple : il s’agit d’actions violentes de l’extrême gauche qui, sous couvert d’un « pseudo-état de nécessité écologique », se dote d’une légitimité morale pour attaquer des entreprises et des infrastructures vitales. Il a également insisté sur l’organisation des saboteurs qui, bien qu’ennemis des technologies, ont été capables de les utiliser pour mieux se protéger, notamment via des VPN et tous les outils permettant de laisser le moins de traces possible en ligne. Parallèlement, ils ont su se préparer pour leurs actions, en planifiant ce qu’ils devaient faire avant, pendant et après. Cela s’est notamment matérialisé par l’incendie du véhicule de M. Cierra Ramirez, maquillé en accident. Enfin, l’avocat d’Enedis n’a pas manqué de reprocher le comportement assez narquois des prévenus et de leurs soutiens, qui semblaient assumer avec une certaine fierté leurs actes illégaux et violents, notamment lorsqu’ils ont fait témoigner ceux qu’il nomme les « pseudo-scientifico-politico-sachants ».

L’avocat de Bouygues, pour sa part, a fait preuve d’une rare magnanimité envers les prévenus. Il n’a demandé qu’un euro symbolique pour les dégâts matériels, évoquant de « faibles perspectives de recouvrement vu les conditions sociales des accusés ».

Le procureur, bien conscient de la construction intellectuelle de l’extrême gauche durant tout le procès, a rappelé que l’état de nécessité implique que l’action puisse effectivement neutraliser un danger. Or, les accusés ont parlé d’actions symboliques face à la puissance du système, ce qui ne rentre pas dans le champ de l’état de nécessité et les place dès lors en situation d’illégalité. Pourtant, au moment de la réquisition, Madame le procureur a fait preuve d’une certaine clémence et a préconisé l’aménagement de la peine de prison. Elle a requis cinq ans de prison dont trois avec sursis pour Anne Voyat, et quatre ans dont deux avec sursis pour Fernando Cierra Ramirez. Grâce à ce tour de passe-passe, les deux militants d’extrême gauche, qui n’ont pas été placés en détention provisoire durant l’enquête malgré la demande du juge d’instruction, ne passeront donc vraisemblablement pas un seul jour en prison. 

Même si l’extrême gauche est l’héritière du régime le plus meurtrier de l’histoire (la Russie communiste), il y a comme une certaine tendresse envers cette mouvance de la part des juges, des politiques et des médias, qui s’explique par une domination morale indéniable que confère l’antifascisme. L’extrême gauche, même lorsqu’elle use de la violence et sabote, lutte contre le Mal et défend le Bien. En somme, elle ne fait que lutter pour le Bien avec des méthodes qui ne sont plus cautionnées par la République actuellement. C’est pourquoi lorsque des militants sont identifiés et jugés, l’aspect idéologique de l’affaire est souvent peu évoqué et rarement dénoncé, tandis que le verdict s’apparente bien souvent à une petite tape sur le doigt, qui rappelle à ces personnes bien intentionnées de respecter la loi et de défendre leurs idées politiques absolument légitimes sans user de la violence.

La couverture médiatique du procès est demeurée très locale, comme s’il s’agissait d’un simple fait-divers et non d’une action violente qui aurait bien pu, en droit, être qualifiée de terroriste. C’est également la grande force de l’extrême gauche : dépolitiser des actions violentes et ne les présenter que comme un combat moral de personnes bienveillantes mais désespérées par une situation qui l’est tout autant. Alors qu’ils doivent se défendre, les militants d’extrême gauche, avec aplomb, sont capables de retourner la situation pour finalement faire le procès de leurs adversaires ou des choses qu’ils combattent, pour mieux cacher leurs violences. Pour cela, ils convoquent notamment des spécialistes autoproclamés qui ajoutent un vernis scientifique et historique au discours politique et ils font preuve d’une solidarité sans faille pour se persuader qu’ils sont les « gentils ».

Le délibéré est attendu pour le 3 avril.

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